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Parentification : porter un poids qui ne devrait pas être le sien

Photo du rédacteur: Caroline St-Onge
Caroline St-Onge
4 oct.
19 min de lecture
Enfant portant un poids trop lourd, évoquant la parentification et les responsabilités qui peuvent lui être confiées trop tôt.

Elle aimait s’asseoir sur le comptoir pendant que sa mère préparait le souper. Elle racontait sa journée, les petites victoires et les grandes contrariétés, pendant que sa mère coupait les légumes en l’écoutant. Certains soirs, les mots venaient avec des larmes. Sa mère déposait alors son couteau, se tournait vers elle et attendait. Elle pouvait être triste sans avoir à savoir quoi faire de sa tristesse. Pour l’instant, quelqu’un était là pour l’aider à la porter.


Il suivait son père partout. Dans le garage, il lui tendait les outils. Dans la cuisine, il voulait casser les œufs lui-même. Quand les sacs d’épicerie arrivaient, il insistait pour en prendre un. Son père choisissait le plus léger et le lui tendait. Il avançait alors jusqu’à la maison avec le sérieux de ceux à qui l’on vient de confier une mission importante. Et lorsque c’était trop lourd, son père reprenait simplement le sac.


Un enfant peut vouloir aider son parent, le consoler lorsqu’il traverse une période difficile ou chercher spontanément à lui faciliter la vie. Ces gestes peuvent naître de l’affection, de l’empathie et du désir tout naturel de contribuer à la vie familiale.

Mais il arrive que quelque chose se déplace progressivement. L’enfant ne fait plus seulement sa part : il commence à porter des préoccupations, des responsabilités ou un poids émotionnel qui appartiennent au monde des adultes. Ce glissement peut être discret, parfois même difficile à reconnaître lorsque prendre soin est devenu une façon habituelle d’occuper sa place dans la famille.


C’est dans ce déplacement que peut s’installer la parentification.

Pour comprendre ce qui la distingue de l’entraide, de la maturité ou des responsabilités qui font normalement partie du fait de grandir, il faut d’abord revenir à une question plus fondamentale : qu’est-ce qu’un enfant devrait pouvoir porter — et sur quelles épaules devrait-il pouvoir s’appuyer pendant qu’il grandit?


Ce que l’enfance devrait permettre

Des épaules sur lesquelles s’appuyer.

L’enfance est une période de développement. L’enfant ne possède pas encore toutes les ressources qui lui permettront, plus tard, de répondre à ses besoins, de faire face aux difficultés, de prendre des décisions ou de naviguer seul dans ses relations. Ces capacités se construisent progressivement, au fil des expériences et des interactions avec les adultes qui prennent soin de lui. Le soutien et la disponibilité de ces adultes participent notamment au développement de ses capacités de régulation.


Au début de la vie, c’est donc le parent qui porte une partie du poids pour l’enfant. Il veille à sa sécurité, répond à des besoins qu’il ne peut encore combler seul, prend des décisions qui dépassent ses capacités et l’accompagne lorsqu’une expérience devient trop difficile à traverser sans soutien. Ce rôle lui offre un appui pour traverser les frustrations et les difficultés qui se présentent, pendant que ses propres capacités et son autonomie se développent.


Peu à peu, l’enfant expérimente, apprend, fait des choix et développe de nouvelles habiletés. L’adulte peut lui laisser davantage d’espace et d’autonomie tout en demeurant disponible lorsque ce qu’il rencontre dépasse encore ses capacités. Certaines responsabilités continuent cependant d’appartenir aux adultes précisément parce que l’enfant est encore en train de développer les ressources nécessaires pour les assumer.


C’est aussi ce qui permet de comprendre pourquoi toute responsabilité confiée à un enfant n’est pas problématique. Grandir suppose justement d’apprendre, peu à peu, à faire sa part.


Des responsabilités à sa mesure

Cette participation fait elle aussi partie du développement. Ranger ses choses, contribuer aux tâches de la maison, rendre service, prendre soin ponctuellement d’un frère ou d’une sœur ou offrir du réconfort à quelqu’un qu’il aime sont autant d’occasions d’expérimenter ses capacités et de prendre une place de plus en plus active dans son environnement.


Grandir, c’est aussi découvrir ce que l’on est capable de porter.

 

Elle remarqua d’abord que sa mère parlait moins pendant qu’elle préparait le souper. Certains soirs, elle restait longtemps devant le même légume sans vraiment le couper. Alors elle descendait du comptoir et mettait la table sans qu’on le lui demande. Une fois, elle fit même rire sa mère en racontant une histoire arrivée à l’école. Elle se souvint de son sourire. Après, les soirs où le silence s’installait dans la cuisine, elle chercha plus souvent quelque chose à raconter.


Il comprit que quelque chose avait changé lorsque son père commença à rentrer plus tard. Il ne savait pas exactement ce qui se passait, seulement qu’il semblait fatigué et qu’il restait beaucoup à faire. Alors il apprit à vider le lave-vaisselle, à préparer son lunch et à aider davantage avec sa petite sœur. Il en était plutôt fier. Quand son père lui disait : « Qu’est-ce que je ferais sans toi? », il se redressait un peu. Il aimait savoir qu’il pouvait alléger ce que son père avait à porter.


Quand l’adversité alourdit la charge

Des ressources qui ne suffisent plus comme avant

Toutes les familles traversent des périodes où la vie demande davantage. Une maladie, un deuil, une séparation, des difficultés financières, une migration, un conflit familial ou l’isolement peuvent modifier, parfois profondément, l’équilibre du quotidien. Certaines situations sont temporaires; d’autres s’installent ou se répètent.


Dans ces moments, ce qu’il faut porter peut augmenter alors même que les ressources disponibles pour le faire diminuent. Un parent peut devoir composer avec sa propre détresse tout en continuant à répondre aux besoins de ses enfants. Les responsabilités peuvent s’accumuler alors que le soutien, le temps ou l’énergie deviennent plus rares.


Une famille cherche alors à s’adapter avec les ressources dont elle dispose. Les rôles peuvent se modifier, certaines responsabilités être redistribuées et chacun peut être appelé à contribuer davantage. Ces ajustements ne sont pas nécessairement problématiques. Ils peuvent être temporaires et permettre à une famille de traverser ensemble une période exigeante.


L’enfant qui se mobilise

Lorsque la famille traverse une période difficile, l’enfant n’est pas nécessairement un témoin passif de ce qui se passe autour de lui. Selon son âge, ses capacités et ce qu’il comprend de la situation, il peut lui aussi chercher à s’adapter et à contribuer.


Cette mobilisation peut prendre des formes très concrètes. Il peut accomplir davantage de tâches à la maison, aider un frère ou une sœur ou devenir plus autonome dans certaines activités du quotidien. Elle peut aussi se manifester dans la relation : remarquer qu’un parent traverse une période difficile, lui offrir du réconfort, se montrer plus attentif ou chercher spontanément à lui faciliter les choses.


Il peut y avoir derrière ces gestes de l’affection, de la solidarité et un désir sincère d’aider. Pour certains enfants, contribuer davantage peut aussi être une façon de se sentir utile et de participer à l’effort familial. Ces responsabilités ne sont donc pas nécessairement vécues de façon négative.


Elle apprit peu à peu à reconnaître les soirs où il valait mieux ne pas parler de sa propre journée. Elle les devinait à la façon dont sa mère déposait son sac, au bruit des armoires qu’elle refermait, à son visage lorsqu’elle entrait dans la cuisine. Ces soirs-là, elle posait moins de questions. Elle racontait quelque chose de drôle, proposait de l’aider ou restait simplement près d’elle. Et lorsque sa mère semblait aller un peu mieux, elle sentait elle aussi quelque chose se détendre.


Il n’attendait plus que son père lui demande. En rentrant de l’école, il regardait ce qu’il y avait à faire. Il préparait parfois le souper, vérifiait les devoirs de sa sœur et s’assurait qu’elle avait ce qu’il lui fallait pour le lendemain. Le sac qu’on lui avait autrefois choisi assez léger semblait avoir grandi avec lui. Seulement, personne ne venait plus vraiment vérifier s’il était devenu trop lourd.


Parentification: quand le poids change d’épaules

Le glissement des rôles et des responsabilités

Il arrive qu’une adaptation à une période difficile prenne progressivement davantage de place. Ce que l’enfant faisait ponctuellement peut devenir plus fréquent. Ce qu’il offrait spontanément peut devenir attendu. Et certaines responsabilités peuvent finir par reposer sur lui alors qu’elles dépassent ce qui correspond à son âge, à ses ressources ou à sa place dans la famille. Dans d’autres familles, cette répartition des rôles peut être installée depuis longtemps, sans changement clairement identifiable. 


C’est ici que l’on entre dans ce que l’on appelle la parentification. Le terme désigne un processus dans lequel un enfant ou un adolescent en vient à assumer des rôles ou des responsabilités habituellement associés aux adultes ou aux parents, d’une manière qui n’est plus ajustée à son niveau de développement.


Le changement peut être discret. Le parent n’a pas nécessairement décidé de confier ce rôle à l’enfant, pas plus que l’enfant ne l’a nécessairement vécu comme une obligation au départ.


On distingue généralement deux grandes formes de parentification.


La parentification instrumentale concerne davantage les responsabilités concrètes : prendre en charge de façon importante les tâches domestiques, les soins à un membre de la famille ou certaines responsabilités matérielles qui dépassent ce que l’on attendrait normalement d’un enfant de cet âge.


La parentification émotionnelle, souvent moins visible, se joue davantage dans la relation. L’enfant se retrouve chargé de répondre aux besoins émotionnels d’un parent d’une manière qui dépasse ce qui correspond à sa place ou à ses capacités développementales. Il peut être placé dans une position de confident, chercher régulièrement à apaiser l’adulte ou se retrouver impliqué dans des préoccupations qui appartiennent au monde des adultes. Les formes instrumentale et émotionnelle peuvent aussi coexister.


Dans les deux cas, ce n’est donc pas simplement la présence d’une tâche ou d’un geste de soutien qui permet de parler de parentification. C’est la place que cette responsabilité finit par prendre dans la vie de l’enfant et dans l’organisation de la relation qui importe. L’âge, la durée, l’intensité, le contexte, le soutien disponible et la possibilité pour l’enfant de continuer lui-même à recevoir des soins et du soutien contribuent à comprendre ce qui se joue.


Jusqu’ici, l’enfant aidait à porter. Quelque chose change lorsque ce qui appartenait aux épaules des adultes commence à reposer sur les siennes.


De l’aide à la responsabilité

Dans la parentification émotionnelle, le déplacement peut être particulièrement difficile à percevoir parce que les gestes qui le composent ressemblent souvent, pris séparément, à des gestes ordinaires de sollicitude. Écouter, consoler, rassurer ou vouloir protéger quelqu’un que l’on aime n’ont rien d’inhabituel en soi.


L’enfant peut commencer à sentir qu’il ne s’agit plus seulement d’aider : quelque chose dépend de lui. Il peut chercher à faire en sorte que son parent aille mieux, tenter d’apaiser certaines tensions ou prendre davantage soin d’un frère ou d’une sœur pour alléger ce que l’adulte doit porter.


Cette responsabilité n’a pas nécessairement besoin d’être formulée explicitement. L’enfant peut percevoir que certaines de ses réactions soulagent l’adulte ou facilitent le quotidien, et ajuster progressivement ce qu’il fait en fonction de ce qu’il perçoit autour de lui.


Dans la parentification émotionnelle, le poids peut ainsi être moins visible qu’une accumulation de tâches : l’enfant peut en venir à se sentir responsable du bien-être émotionnel d’un adulte.


Et pourtant, se sentir responsable ne donne pas à l’enfant davantage de pouvoir sur ce qu’il cherche à changer.


Une responsabilité sans la maîtrise du résultat 

L’enfant peut alors se retrouver devant un paradoxe difficile : se sentir responsable d’une situation sur laquelle il possède pourtant peu de pouvoir réel. Il peut consoler un parent, tenter d’apaiser un conflit ou prendre davantage en charge le quotidien, sans pouvoir à lui seul résoudre les difficultés qui appartiennent au monde des adultes.


Cette impuissance ne signifie pas que ses gestes sont inutiles. Ils peuvent réellement apporter du réconfort, faciliter un moment difficile ou contribuer au quotidien familial. Mais avoir un effet sur une situation n’est pas la même chose qu’en avoir la responsabilité.


Le poids peut devenir particulièrement lourd lorsque l’enfant en vient à se sentir responsable d’un résultat qu’il n’a ni les moyens ni le pouvoir de produire.


Elle était devenue très bonne pour trouver les mots qui faisaient sourire sa mère. Parfois, celle-ci lui racontait ce qui l’inquiétait, ce qui l’avait blessée ou ce qu’elle ne savait plus comment résoudre. Elle l’écoutait longtemps. Elle aimait ces moments où sa mère lui disait qu’elle était mature, qu’elle comprenait tellement de choses pour son âge. Alors, même lorsqu’elle aurait voulu parler d’elle, elle attendait. Être celle qui comprenait était devenu une place qu’elle connaissait bien.


Il savait maintenant faire presque tout ce qu’on lui demandait — et souvent avant même qu’on le lui demande. Il aimait voir le soulagement sur le visage de son père lorsqu’il découvrait que le souper était commencé ou que sa sœur était prête pour le lendemain. « Je savais que je pouvais compter sur toi », lui disait-il parfois. Il en était fier. Le sac était lourd, oui. Mais il y avait aussi quelque chose de précieux à être celui qui était assez fort pour le porter.

 

Pourquoi l’enfant continue-t-il à porter?

Prendre soin peut aussi avoir du sens

Une responsabilité peut être trop lourde sans pour autant être vécue  uniquement comme un fardeau. Pour l’enfant, prendre soin d’un parent peut aussi être lié à l’amour qu’il lui porte et au désir sincère de l’aider.


L’enfant peut également retirer quelque chose de réel de ce rôle. Se rendre utile, être celui sur qui l’on peut compter ou parvenir à apaiser momentanément une situation peut lui procurer un sentiment de compétence et d’utilité. Dans certains contextes familiaux et culturels, contribuer au bien-être des siens peut aussi être valorisé et participer au sentiment d’appartenance.


La façon dont l’enfant vit et comprend sa contribution compte donc elle aussi. Une même responsabilité ne prend pas nécessairement le même sens pour tous les enfants ni dans toutes les familles.


Une place qui devient familière

Avec le temps, une façon de fonctionner qui s’est construite dans un contexte particulier peut devenir familière. L’enfant peut consacrer beaucoup d’attention aux réactions des autres, chercher à anticiper leurs besoins et ajuster ce qu’il fait en conséquence.


La famille dans laquelle l’enfant grandit constitue son premier univers relationnel. Sans disposer du même recul qu’un adulte sur la façon dont les responsabilités pourraient être réparties, il peut en venir à considérer cette organisation comme familière — comme une manière d’aider, d’aimer ou de faire partie de sa famille. Cela ne signifie pas qu’il la vit nécessairement comme juste ou facile, mais que la place qu’il occupe peut lui sembler habituelle.

 

Elle avait pris l’habitude de savoir comment sa mère allait avant même de se demander comment elle allait, elle. Quand quelque chose lui faisait de la peine, elle choisissait parfois d’attendre un meilleur moment pour en parler. Puis le moment passait. Elle était devenue celle qui comprenait, celle qui ne compliquait pas les choses, celle qui trouvait les mots. Lorsqu’on lui demandait ce dont elle avait besoin, la réponse lui venait moins facilement. Elle savait beaucoup de choses sur ce qui soulageait les autres. Sur elle-même, elle hésitait davantage.


Il était devenu celui qu’on appelait lorsqu’il fallait régler quelque chose. Il savait quoi faire, par où commencer, comment éviter que les choses débordent. Alors il continuait. Il demandait rarement de l’aide; il était habitué à être celui qui en donnait. Même lorsqu’il était fatigué, déposer le sac lui semblait étrange. À force d’être reconnu pour tout ce qu’il pouvait porter, il ne savait plus très bien quelle place il aurait s’il arrivait un jour les mains vides.

 

Quand porter l’autre laisse moins de place pour soi

Des besoins qui peuvent passer au second plan

Lorsqu’une part importante de l’attention de l’enfant est tournée vers ce qui se passe autour de lui, ses propres besoins peuvent devenir moins prioritaires. Non pas parce qu’ils disparaissent, mais parce que ceux des autres peuvent sembler plus pressants, plus importants ou plus lourds de conséquences.


L’enfant peut alors apprendre à attendre avant de demander, à minimiser ce qui le dérange ou à essayer de régler certaines choses seul. Être autonome plus tôt ou demander moins peut même devenir une manière de contribuer : si je peux m’occuper de moi-même, il y aura au moins cela que mon parent n’aura pas à porter.


Ce mouvement n’est pas nécessairement conscient. En ajustant ce qu’il demande à ce qu’il perçoit comme disponible autour de lui, l’enfant peut parfois laisser ses propres besoins au second plan. 


Or, l’enfance ne sert pas seulement à apprendre à devenir autonome. Elle est aussi une période où l’on fait l’expérience de pouvoir dépendre de quelqu’un, demander de l’aide, recevoir du réconfort et découvrir que ses besoins peuvent avoir une place dans une relation.


Grandir implique aussi de découvrir que l’on peut être profondément lié aux autres tout en étant une personne distincte. Peu à peu se construit aussi la capacité de différencier le fait d’être touché par ce que vit l’autre de la responsabilité de ce qu’il vit.


Si l’enfant se sent régulièrement chargé de veiller à l’état émotionnel d’un parent, cette distinction peut se brouiller.


L’enfant peut demeurer profondément attentif à ce que vivent les autres. L’enjeu est de pouvoir progressivement faire l’expérience que je peux être en lien avec ce que tu vis sans que ce que tu vis devienne ma responsabilité. 


Se construire au-delà de ce que l’on apporte aux autres

Lorsque l’enfant a le sentiment d’être surtout reconnu pour sa maturité, sa capacité à aider ou le fait qu’on puisse compter sur lui, ces qualités peuvent prendre une place importante dans la façon dont il se perçoit. Elles peuvent constituer de véritables forces, tout en laissant parfois moins de place à d’autres dimensions de lui-même.


Chez certains enfants, le sentiment d’avoir de la valeur peut toutefois devenir étroitement lié à ce qu’ils apportent, facilitent ou prennent en charge pour les autres. L’enfant est encore en train de découvrir qui il est, ce qu’il aime, ce qu’il veut et ce dont il a besoin — indépendamment de ce qu’il peut faire pour quelqu’un d’autre.


Les recherches sur la parentification montrent qu’il n’existe pas une seule trajectoire. Ces expériences peuvent coexister avec des compétences et un sentiment d’efficacité, mais elles sont aussi associées, chez certains enfants et adolescents, à davantage de détresse émotionnelle, notamment à des symptômes anxieux ou dépressifs. 


Ce n’est donc pas le fait d’être capable de porter qui pose problème en soi. C’est ce qui peut devenir moins disponible pour l’enfant lorsque porter les autres occupe une part trop importante de son développement.


Elle parlait moins souvent de son père à la maison. Elle avait remarqué que certains récits changeaient quelque chose dans le visage de sa mère : un silence, une tension, parfois une question de plus. Alors elle avait commencé à choisir ce qu’elle racontait. Un dimanche soir, elle revint heureuse d’une fin de semaine avec lui. Devant la porte, elle attendit quelques secondes avant d’entrer. Puis elle rangea son sourire avec son manteau et chercha du regard le visage de sa mère.


Il avait longtemps cru que son rôle était simplement d’aider. Puis les désaccords entre ses parents avaient pris davantage de place. Son père lui demandait parfois ce que sa mère avait dit, ou ce qu’elle comptait faire. Sa mère, elle, lui demandait de transmettre certaines choses qu’elle ne voulait plus lui dire directement. Il répondait, expliquait, essayait d’éviter que les mots de l’un aggravent la colère de l’autre. Il savait porter des sacs depuis longtemps. Celui-là, il ne savait jamais où le déposer.


Quand le poids comprend aussi le conflit

Dans certaines familles, la parentification s’inscrit aussi dans un contexte de tensions ou de conflits entre adultes. Elle peut alors se croiser avec une autre dynamique : la triangulation. Dans celle-ci, l’enfant se retrouve pris dans une tension qui appartient d’abord aux adultes et peut être amené à y occuper une fonction, par exemple comme confident, messager, intermédiaire, soutien ou protecteur. Parentification et triangulation sont deux dynamiques distinctes : elles peuvent se croiser, mais l’une n’implique pas nécessairement l’autre.


Dans un contexte conflictuel, une difficulté supplémentaire peut apparaître : ce que l’enfant fait pour prendre soin de l’un peut avoir des répercussions — réelles, anticipées ou ressenties — dans sa relation avec l’autre.


Parler librement de l’autre parent, manifester son affection pour lui, raconter un moment heureux passé avec lui ou simplement poursuivre sa relation avec lui peut devenir plus difficile lorsque l’enfant perçoit que cela affecte l’adulte dont il cherche à prendre soin. Il peut alors commencer à tenir compte non seulement de ce dont ce parent a besoin, mais aussi de ce qu’il pourrait ressentir devant le lien que l’enfant entretient avec l’autre.


Le poids change ainsi de nature. L’enfant peut commencer à se sentir responsable non seulement de ce que ressent un parent, mais aussi de ce que sa relation avec l’autre lui fait vivre. Dans certaines situations, cela peut compliquer sa liberté d’être en lien avec chacun, notamment lorsque des enjeux de loyauté commencent à s’y mêler.


Elle avait grandi. Dans ses relations, elle remarquait encore rapidement les changements de ton, les silences, les visages qui se fermaient. Quand quelqu’un qu’elle aimait allait mal, les mots lui venaient facilement : une question, une solution, quelque chose pour alléger. Elle était souvent celle qu’on appelait quand la vie débordait. Mais lorsqu’on lui demandait à son tour ce dont elle avait besoin, elle cherchait parfois longtemps. Elle savait toujours aussi bien être là pour les autres. Elle commençait seulement à remarquer combien il lui était moins familier de les laisser être là pour elle.


Il avait grandi lui aussi. Il n’avait plus besoin qu’on lui demande de prendre les choses en main : il voyait ce qui devait être fait et s’en occupait. Au travail, dans sa famille, avec ceux qu’il aimait, on savait qu’on pouvait compter sur lui. Pourtant, il lui arrivait de s’épuiser à résoudre des problèmes que personne ne lui avait demandé de résoudre. Et lorsque quelqu’un choisissait une autre voie que celle qu’il avait imaginée, il sentait monter une inquiétude difficile à laisser passer. Le sac avait changé de forme. Le réflexe de le saisir, lui, était resté.


Quand l’enfant grandit avec ce qu’il a appris à porter

Les expériences de parentification ne déterminent pas une manière d’être à l’âge adulte. Chez certaines personnes, toutefois, des façons de fonctionner devenues familières plus tôt peuvent demeurer particulièrement disponibles dans les relations.


Se sentir rapidement responsable des autres

À l’âge adulte, cela peut notamment se manifester par une attention importante portée aux réactions ou aux difficultés des autres, accompagnée d’une tendance à anticiper, à chercher des solutions ou à intervenir rapidement lorsque quelqu’un va mal.


Ces capacités peuvent être précieuses. Elles deviennent plus exigeantes lorsqu’une personne se sent responsable de situations qui ne dépendent pas réellement d’elle. Être capable d’aider ne signifie pas être responsable du résultat.

La question n’est donc pas seulement : « Est-ce que je peux faire quelque chose? », mais aussi : « Est-ce à moi de le faire? » Ce sont deux questions différentes — et la distinction peut être moins évidente lorsqu’on a longtemps occupé une place où beaucoup reposait sur soi.


Être capable de porter beaucoup ne signifie pas que tout ce que l’on porte nous appartient.


Quand la réciprocité devient plus difficile

Prendre soin, s’adapter ou prendre en charge peut ainsi devenir une façon particulièrement familière d’être en relation. La personne peut se retrouver plus spontanément du côté de celle qui donne et avoir davantage de difficulté à demander ou à recevoir lorsqu’elle a, à son tour, besoin d’aide.


La réciprocité ne signifie pas que chacun donne toujours la même chose, ni dans les mêmes proportions. Certaines relations ou certaines périodes de vie demandent davantage à l’un qu’à l’autre. La difficulté peut apparaître lorsque la position de celui qui donne devient si fixe que ses propres besoins trouvent peu d’espace ou de soutien.


Quand se sentir utile prend beaucoup de place

Lorsque le fait d’aider a longtemps occupé une place importante, il peut devenir plus difficile de distinguer ce que l’on peut offrir de ce que l’on doit réellement prendre en charge. On peut alors résoudre à la place de l’autre, prévenir les conséquences de ses choix ou intervenir avant même qu’il ait eu l’occasion de mobiliser ses propres capacités.


Dans certaines situations, cette prise en charge peut aussi entretenir l’impression que l’autre ne pourra pas y arriver sans nous. Lorsque nous faisons régulièrement à sa place ce qu’il pourrait et souhaiterait faire lui-même, nous pouvons réduire ses occasions d’essayer et de faire ses propres choix.


Mais laisser à l’autre sa part peut aussi nous ramener vers nous-mêmes. Que reste-t-il lorsque nous ne sommes plus nécessaires? Lorsque le fait d’être utile a occupé beaucoup de place dans notre manière d’être en relation, ne plus prendre en charge peut mettre en lumière des besoins, des désirs ou des limites auxquels nous avions accordé moins d’espace.


Elle sentit le vieux réflexe revenir lorsqu’une personne qu’elle aimait l’appela en pleurant. Elle écouta, posa quelques questions, puis remarqua toutes les solutions qui se formaient déjà dans sa tête. Cette fois, elle ne les donna pas tout de suite. Elle resta là, présente, sans chercher à faire disparaître ce que l’autre ressentait. C’était inconfortable. Presque comme si elle oubliait quelque chose d’important. Puis l’autre trouva ses propres mots, sa propre idée, son prochain pas. Elle découvrit qu’elle pouvait rester proche sans devenir responsable de la suite.


Il vit le problème avant même qu’on lui en parle. Il savait ce qu’il aurait fallu faire et aurait probablement pu le régler plus vite. Sa main était presque déjà tendue vers le sac. Cette fois, il s’arrêta. Il demanda plutôt : « Est-ce que tu veux que je t’aide? » La réponse fut non. Quelque chose en lui voulut insister, puis il laissa sa main retomber. Le sac resta où il était. Et, pour la première fois, il se demanda si le laisser à quelqu’un d’autre pouvait aussi être une façon de lui faire confiance.


Retrouver une responsabilité à sa juste mesure

Distinguer ce qui nous appartient de ce qui appartient à l’autre

Lorsqu’on a longtemps occupé une place où l’on prenait beaucoup en charge, ne pas intervenir peut être plus difficile qu’il n’y paraît. Voir quelqu’un traverser une difficulté, faire un choix que l’on ne ferait pas ou vivre les conséquences de ses décisions peut susciter un inconfort important — particulièrement lorsque l’on sait que l’on pourrait aider.


Une question peut devenir utile : qu’est-ce qui m’appartient réellement dans cette situation? Je peux choisir ce que je souhaite offrir, exprimer mes limites et décider de mes propres actions. Certaines responsabilités peuvent être partagées; d’autres reviennent davantage à l’un ou à l’autre. Chacun conserve une part de décision et d’action, selon ses capacités et sa situation, sans pour autant maîtriser tout ce qu’il ressent ou traverse.


Laisser à l’autre sa part ne signifie pas se désengager de la relation. C’est retrouver la possibilité d’être présent sans tout prendre en charge, et de soutenir sans faire à sa place.


Reprendre sa place d’adulte auprès de l’enfant

Pour un parent, cette distinction prend une forme particulière. Un parent peut être bouleversé, triste, inquiet ou en colère tout en demeurant l’adulte responsable de chercher les ressources nécessaires pour traverser ce qu’il vit. L’enjeu apparaît lorsque l’enfant se retrouve chargé de le rassurer, de le protéger, de contenir sa détresse, de prendre parti ou d’adapter ses propres besoins pour préserver son parent.


Remarquer son propre état et chercher du soutien lorsque cela est nécessaire peut aider le parent à demeurer disponible pour son enfant. Il n’a pas besoin d’être parfaitement calme : l’enjeu est que l’enfant n’ait pas à se sentir responsable de porter ou d’apaiser la détresse de l’adulte. 


Lorsque la famille traverse une période difficile ou un conflit, le parent ne peut pas toujours changer les circonstances ni les comportements des autres. Il peut toutefois chercher à préserver une distinction essentielle : ce qui appartient au monde des adultes demeure porté par les adultes.


Redonner aux responsabilités leur juste place permet aussi à l’enfant de continuer à être soutenu dans ce qu’il a lui-même à traverser. 


Quand une autre façon d’être en lien devient possible

Une autre façon d’être en lien peut sembler inhabituelle au départ, surtout lorsque le fait d’aider a longtemps occupé beaucoup de place dans notre manière d’être avec les autres.


Elle peut aussi ouvrir un nouvel espace : celui de découvrir ses propres besoins, de faire des choix qui ne sont pas uniquement organisés autour de ceux des autres et de construire des relations dans lesquelles il devient aussi possible de recevoir.


Le poids que l’on a appris à porter n’a pas à déterminer toute la suite de notre histoire. Il est possible de découvrir une autre façon d’être en lien : proche sans se perdre, disponible sans tout porter, et libre de construire une vie qui nous appartient aussi.


Elle était assise à une table lorsqu’on lui demanda ce qu’elle voulait. Une question toute simple. Pourtant, elle sentit d’abord monter les réponses habituelles : ce qui arrangerait tout le monde, ce qui éviterait de déplaire, ce qui serait le plus facile. Elle attendit un peu. Sous toutes ces réponses, il y en avait une autre, plus discrète. La sienne. Elle la prononça sans savoir ce qu’elle allait provoquer. Rien ne s’effondra. Quelqu’un resta là pour l’entendre. Et elle aussi.


Il avançait encore avec des sacs dans les mains. Certains étaient les siens. D’autres, il avait choisi de les porter pour un moment. Mais il apprenait à regarder avant de tendre la main. À demander. À laisser quelqu’un essayer, même lorsqu’il aurait pu faire à sa place. Et parfois, lorsqu’un poids ne lui appartenait pas, il découvrait qu’il pouvait simplement ne pas le ramasser.


Ils n’avaient pas cessé de prendre soin. Ils n’avaient pas eu à devenir moins attentifs, moins généreux ni moins capables. Ils apprenaient seulement que l’on peut aimer sans porter tout ce que l’autre traverse. Et qu’en déposant ce qui ne leur appartient pas, leurs mains ne deviennent pas vides. Elles redeviennent disponibles pour ce qu’ils choisissent de tenir.


 

Note —Cet article propose une réflexion somatique et psychoéducative destinée au grand public. Il ne constitue pas un diagnostic, une psychothérapie ni un avis clinique individuel, et ne remplace pas l'accompagnement d'un professionnel de la santé ou des services sociaux lorsque celui-ci est requis.






Lorsqu’on a appris très tôt à porter ce qui se passait autour de soi, certaines responsabilités peuvent continuer à sembler naturelles, même lorsqu’elles ne nous appartiennent plus. Une approche attentive au corps, au système nerveux et à la relation à soi peut aider à mieux reconnaître ce qui nous appartient et à retrouver progressivement davantage de marge de manœuvre.






Si ces réflexions sur la parentification et le poids que l’enfant peut apprendre à porter résonnent avec ce que vous vivez, vous pouvez recevoir les prochains articles du Fil Invisible™ et continuer à explorer les dynamiques relationnelles et ce qu’elles peuvent mobiliser en nous, à votre rythme.






Lorsqu’on a longtemps pris soin des besoins, des émotions ou de l’équilibre des autres, il peut être difficile de reconnaître ce qui nous appartient et de laisser davantage de place à ses propres besoins. Un accompagnement peut offrir un espace pour porter attention à ce qui se mobilise dans le corps, mieux reconnaître ses repères et explorer une façon d’être en relation qui laisse davantage de place à soi.



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