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Être pris au milieu : Quand la triangulation devient une épreuve de loyauté

Photo du rédacteur: Caroline St-Onge
Caroline St-Onge
5 sept.
20 min de lecture
Trois adultes autour d’une table, un homme et une femme s’adressant à une femme assise entre eux, qui semble prise au milieu de leur échange.

Elle n’avait pas compris, au début, qu’elle était au milieu. Il y avait simplement deux personnes qu’elle aimait et qui, depuis quelque temps, ne parvenaient plus à se parler sans que quelque chose se brise. Alors elle écoutait. Un peu l’une. Un peu l’autre. Elle pensait encore que rester près des deux suffirait.


Il avait surtout écouté pendant ce premier appel qui avait duré presque une heure. Quelques questions, quelques silences. À la fin, il avait dit qu’il était là si on avait besoin de lui. Il le pensait. Il ne savait pas encore qu’être là allait bientôt vouloir dire autre chose.


Une place que l’on n’a pas toujours choisie

Il arrive qu'un conflit qui appartient d'abord à deux personnes ne reste pas longtemps entre elles.


Une tension s'installe dans un couple, une famille, une amitié ou un milieu de travail. Plutôt que de circuler uniquement entre les personnes directement concernées, elle commence à en mobiliser une troisième. On se confie à elle, on cherche son appui, on lui demande son avis, on lui transmet des informations ou on l'amène, parfois subtilement, à prendre position.


C'est l'une des formes que peut prendre la triangulation : une dynamique relationnelle dans laquelle un troisième se retrouve impliqué dans une tension qui appartenait initialement à une relation entre deux autres personnes.


Ce mouvement n'est pas nécessairement conscient, malveillant ou même problématique. Nous cherchons naturellement du soutien lorsque quelque chose nous bouleverse. Nous avons parfois besoin d'un regard extérieur pour comprendre ce que nous vivons ou traverser un désaccord. Et les relations humaines ne se déroulent jamais complètement en vase clos.


Mais il existe une différence entre être soutenu par un tiers et faire progressivement de ce tiers un acteur du conflit.


Faire entrer une troisième personne dans une tension peut remplir différentes fonctions. Sa présence peut contribuer à diminuer ou à redistribuer une tension devenue difficile à contenir entre deux personnes. Elle peut apporter du soutien, de la validation ou permettre d'éviter momentanément une confrontation directe. Mais dans certaines dynamiques, le tiers peut aussi devenir un allié : son adhésion peut renforcer une position, exercer une pression sur l'autre ou contribuer à modifier le rapport de force.


Lorsque cette frontière devient moins claire, la personne qui se retrouve au milieu peut commencer à porter quelque chose qui ne lui appartenait pas au départ. On peut attendre d'elle qu'elle comprenne, qu'elle rassure, qu'elle transmette des messages, qu'elle serve d'intermédiaire, qu'elle confirme une version des événements ou qu'elle prenne position. Et, dans certaines dynamiques, ce n'est plus seulement son soutien qui compte : sa loyauté elle-même peut devenir un enjeu.


Être pris au milieu peut alors créer une friction intérieure considérable. Comment rester en lien avec deux personnes auxquelles nous tenons lorsque chacune semble attendre quelque chose de notre position? Que faire lorsque se rapprocher de l'une risque d'être interprété comme un éloignement de l'autre?


Et que devient notre propre point de vue lorsque notre attention est de plus en plus occupée par les conséquences possibles de chacun de nos choix?

Comprendre la triangulation demande donc de regarder non seulement comment un troisième se retrouve impliqué dans une tension entre deux personnes, mais aussi ce que cette place lui fait vivre et ce qu'elle peut progressivement exiger de lui.


Que se passe-t-il lorsque rester en lien avec l'un semble exiger de s'éloigner de l'autre — et comment retrouver une marge de manœuvre lorsque toutes les options paraissent avoir un coût?


Elle avait commencé à recevoir des messages qui semblaient, au départ, presque anodins. Est-ce qu’elle t’a parlé? Puis : Tu pourrais peut-être lui expliquer. Elle connaissait les deux suffisamment pour trouver les mots qui ne blesseraient personne. Alors elle reformulait, nuançait, transportait quelques phrases d’un côté à l’autre. Pendant un temps, elle avait même cru que cela aidait.


Il connaissait maintenant presque toute l’histoire. Du moins, celle qu’on lui racontait. Les appels s’étaient multipliés et, peu à peu, ce qui se passait entre les deux autres avait commencé à occuper une place dans sa propre relation avec chacun. Quand il croisait l’autre, quelque chose avait changé. Il ne savait pas exactement quand.

 

Quand la tension cherche un troisième

Pour mieux comprendre ce qui se joue dans la triangulation, il peut être utile de déplacer momentanément notre attention : plutôt que de regarder uniquement les comportements individuels de chaque personne, on peut observer la dynamique qui s'opère entre elles.


C'est le regard proposé par la théorie des systèmes familiaux développée par le psychiatre américain Murray Bowen. Une famille y est envisagée comme un ensemble de relations interdépendantes : ce qui se passe entre deux personnes peut influencer les autres relations, qui peuvent à leur tour modifier la dynamique initiale. Bowen a principalement étudié les familles, mais son modèle a aussi été appliqué à d'autres systèmes relationnels, notamment les milieux de travail et les groupes sociaux.


À la base, une relation sous-entend le lien, le rapport ou l'interaction qui unit deux personnes. Comme chaque individu est unique, toute relation peut, à certains moments, comporter une certaine tension. Lorsque celle-ci augmente et devient plus difficile à soutenir, une troisième personne peut être entraînée dans la dynamique. Dans la théorie de Bowen, le triangle relationnel constitue alors la plus petite unité considérée comme relativement stable. La tension dispose, en quelque sorte, de davantage d'espace pour circuler.


Cette redistribution peut apporter un certain soulagement. Deux personnes qui éprouvaient de la difficulté à demeurer directement en relation peuvent retrouver momentanément un équilibre lorsqu'un troisième entre dans la dynamique. Mais cet équilibre ne signifie pas nécessairement que le conflit initial a été résolu. La tension peut plutôt avoir changé de place.


C'est ici que la notion de déplacement devient particulièrement éclairante.

Ce qui appartenait d'abord à une relation entre deux personnes peut progressivement devenir le problème d'une troisième, alors que la tension initiale ne lui appartenait pas.


Cette troisième personne peut recevoir les confidences, tenter d'apaiser la situation, transmettre les messages ou être appelée à donner son avis. Elle peut aussi devenir celle autour de laquelle le désaccord s'organise. La question n'est alors plus seulement ce qui se passe entre les deux personnes initialement en tension : ce que le troisième pense, dit ou fait commence à avoir une incidence sur leurs relations respectives.


La communication directe peut ainsi devenir plus difficile. Plutôt que de parler à l'autre de ce qui dérange, on parle de l'autre à une troisième personne. Plutôt que de chercher une réponse auprès de la personne concernée, on cherche ailleurs de la compréhension, de la validation ou une forme d'alliance.


Ces mouvements peuvent être largement inconscients. Nos façons de composer avec le conflit, le désaccord, la proximité ou la crainte de perdre un lien sont aussi influencées par nos expériences relationnelles. Certaines manières de nous rapprocher, de nous éloigner ou de chercher l'appui d'un tiers peuvent ainsi devenir familières et se reproduire sans qu'elles soient délibérément choisies.


La triangulation peut également dépasser le premier triangle. Une personne en sollicite une autre, qui en parle à son tour à quelqu'un d'autre; des alliances peuvent se former et la tension initiale se propager dans un réseau plus large de relations. Dans la théorie de Bowen, on parle alors de triangles interconnectés.


Qu'elle apparaisse dans une famille, un couple, une amitié, un milieu de travail ou un groupe, la triangulation nous invite ainsi à regarder au-delà du conflit apparent. Où la tension se déplace-t-elle? Qui commence à la porter? Et que devient la personne qui se retrouve à cette nouvelle place?


Elle réfléchissait maintenant à des choses auxquelles elle n’avait jamais pensé auparavant. Ce qu’elle pouvait raconter à l’une sans trahir l’autre. Ce qu’il valait mieux taire. S’il était prudent de les inviter au même endroit. Elle voulait simplement préserver les deux liens, mais certains jours, elle avait l’impression de passer plus de temps à naviguer entre eux qu’à être véritablement avec l’une ou l’autre.


Il avait pris l’habitude de chercher les mots qui pourraient apaiser les choses. Parfois, il expliquait à l’un ce que l’autre avait peut-être voulu dire. Il nuançait, remettait les événements en contexte, cherchait l’endroit où leurs versions pourraient encore se rejoindre. Il voulait aider. Pourtant, plus il essayait de rapprocher les deux, plus leur conflit semblait trouver une place dans ses propres pensées.


Être pris au milieu : quand chaque choix semble avoir un prix

Jusqu'ici, nous avons regardé la triangulation comme une dynamique entre trois personnes. Mais vue de l'intérieur, la place du troisième peut être beaucoup plus difficile à habiter qu'elle ne le paraît.


Lorsque les deux personnes comptent pour nous, la tension qui existe entre elles peut créer une véritable friction intérieure. Nous préférons généralement que les personnes auxquelles nous tenons puissent être en relation sans avoir à composer avec leurs conflits. Lorsqu'elles ne le peuvent plus, quelque chose de leur tension entre aussi dans notre propre expérience.


Nous pouvons alors souhaiter que la situation s'apaise, non seulement pour elles, mais aussi parce que leur conflit devient inconfortable pour nous. Il peut être tentant d'expliquer l'une à l'autre, de nuancer leurs interprétations, de transmettre certaines informations, de chercher un terrain d'entente ou de favoriser une réconciliation.


Le troisième n'est donc pas toujours simplement entraîné passivement dans le triangle. Il peut lui aussi chercher à diminuer la tension qui y circule. Tenter d'apaiser, de rapprocher ou de faciliter la communication peut sembler une façon de préserver les deux liens et de retrouver un peu d'équilibre.


Mais cette position peut rapidement devenir exigeante.


Une partie de notre attention commence alors à être mobilisée par une série de calculs relationnels : quoi dire, à qui, de quelle façon? Qu'est-ce que je peux raconter sans trahir une confidence? Dois-je transmettre ce message? Puis-je inviter ces deux personnes au même endroit? Comment naviguer entre elles sans alimenter davantage leur conflit?


Peu à peu, des gestes qui seraient autrement anodins peuvent demander davantage de réflexion. La spontanéité laisse place à une forme de vigilance relationnelle. Nous ne sommes plus seulement en relation avec chacune de ces personnes : nous devons aussi composer avec ce qui existe désormais entre elles.


Et plus nous tentons de préserver les deux liens, plus notre propre position peut devenir difficile à discerner. Est-ce que j'essaie encore d'aider? Est-ce que je tente surtout d'éviter une nouvelle tension? Qu'est-ce que je pense réellement de la situation? Et quelle part de cette responsabilité m'appartient?


Être pris au milieu ne signifie donc pas nécessairement avoir déjà choisi un camp. Cela peut d'abord signifier essayer de demeurer en relation avec deux personnes importantes tout en composant avec un conflit qui, au départ, n'était pas le nôtre.


Mais quelque chose change lorsque l'une d'elles ne cherche plus seulement notre écoute ou notre présence et commence à attendre notre appui dans le conflit.


C'est à cet endroit que la triangulation peut devenir une épreuve de loyauté.


Elle avait mentionné, un soir, qu’elle irait prendre un café avec l’autre. Le silence qui avait suivi n’avait duré que quelques secondes. « Bien sûr. Fais ce que tu veux. » Les mots lui laissaient toute sa liberté. Pourtant, elle avait senti son ventre se serrer. Elle avait presque ajouté une explication.


Il n’était pas entièrement d’accord, cette fois-là. Il avait essayé de le dire doucement, en commençant par tout ce qu’il comprenait. Le visage devant lui s’était fermé. « Je pensais que toi, au moins, tu comprendrais.» Il avait senti quelque chose basculer. Il croyait qu’on lui demandait son avis. Peut-être lui demandait-on aussi de quel côté il se tenait.


Quand la loyauté du troisième devient un enjeu

Rechercher l'appui d'une personne lorsque nous traversons un conflit n'a rien d'inhabituel. Nous pouvons avoir besoin d'être écoutés, compris ou rassurés sur notre perception d'une situation. Mais dans une triangulation, cette recherche d'appui peut aller plus loin : le troisième peut être amené à prendre position dans un conflit qui, au départ, n'était pas le sien.


Son accord peut venir confirmer une interprétation des événements, donner davantage de poids à un point de vue ou simplement créer le sentiment de ne plus être seul face à l'autre. Le soutien recherché commence alors à se transformer : il ne s'agit plus seulement d'être entendu, mais aussi d'obtenir l'adhésion du troisième.


C'est ici que la loyauté peut commencer à être sollicitée.


À partir du moment où cette adhésion devient importante, des attentes peuvent aussi se former autour de la position du troisième. Il ne suffit plus nécessairement qu'il écoute ou qu'il soit présent : son accord, sa compréhension ou la manière dont il se positionne par rapport à l'autre peuvent prendre une signification particulière.


Ces attentes ne sont pas toujours formulées explicitement. Elles peuvent plutôt se révéler dans les réactions à ce que le troisième pense, dit ou fait. Son adhésion peut être accueillie favorablement, alors qu'une nuance, un désaccord, une volonté de rester en retrait ou le maintien de sa relation avec l'autre peuvent susciter de la déception, de l'incompréhension ou être interprétés comme un manque de soutien.


Peu à peu, le troisième peut ainsi comprendre que toutes les positions n'ont pas le même coût relationnel. La recherche d'appui peut alors commencer à exercer une pression sur sa loyauté.


Pour la personne prise au milieu, les possibilités peuvent se rétrécir. Soutenir l'un peut fragiliser le lien avec l'autre. Refuser de prendre position peut lui-même être interprété comme une prise de position. Et tenter de préserver les deux relations peut devenir de plus en plus difficile.


Dans certaines situations, l'expérience peut alors se rapprocher d'une double contrainte : la personne se retrouve devant des attentes incompatibles ou contradictoires, avec l'impression qu'aucune réponse ne lui permet véritablement de préserver ce qui compte. C'est là que le conflit de loyauté prend tout son sens.


Comment rester loyal envers l'un lorsque cette loyauté semble exiger de devenir déloyal envers l'autre?


Elle avait commencé à mesurer des choses qu’elle n’aurait jamais pensé devoir mesurer : à qui elle répondait en premier, ce qu’elle racontait, les photos qu’elle partageait, les invitations qu’elle acceptait. Rien ne lui avait été formellement interdit. Mais certains gestes semblaient coûter davantage que d’autres. Et elle avait appris à le prévoir.


Il avait voulu protéger. C’était probablement ce qu’il avait eu de plus clair en tête. Puis, un jour, l’autre lui avait demandé : « Est-ce que tu sais seulement ce qui s’est passé de mon côté? » Il avait ouvert la bouche, mais aucune réponse n’était venue. Il connaissait beaucoup de choses sur leur conflit. Il réalisait soudain qu’il les connaissait presque toutes par la même voix.


Quand la triangulation devient un instrument de pouvoir

Quand la position du troisième devient une ressource

Toutes les triangulations ne reposent pas sur une volonté de contrôler l'autre ou de prendre l'ascendant dans un conflit. Mais lorsque la position du troisième devient un enjeu, elle peut aussi acquérir une fonction dans le rapport de force.


Le troisième n'est alors plus seulement celui dont on recherche l'appui ou l'adhésion : sa position peut devenir une ressource dans le conflit. Ce qu'il croit, ce qu'il transmet, ce qu'il confirme ou la manière dont il se positionne peut contribuer à influencer la dynamique entre les deux personnes.


La triangulation peut alors prendre une dimension plus stratégique.


Certaines informations peuvent être sélectionnées ou présentées de manière à favoriser une lecture particulière de la situation. Le troisième peut être sollicité pour transmettre des messages, confirmer une version des événements, exercer une pression indirecte ou servir d'intermédiaire là où la communication directe est devenue difficile. Une alliance peut progressivement se former, laissant l'autre personne davantage isolée dans le triangle.


Cette instrumentalisation du troisième n'est pas toujours entièrement consciente ou planifiée. Dans certaines situations, elle peut s'installer progressivement à travers des habitudes relationnelles, une forte recherche de validation ou une difficulté à tolérer la contradiction. Dans d'autres, les comportements peuvent être davantage orientés vers le contrôle du récit, des relations ou des choix du troisième.


C'est pourquoi il importe de regarder moins l'étiquette que les effets concrets de la dynamique : le troisième demeure-t-il libre de penser différemment? Peut-il conserver une relation avec l'autre sans en subir les conséquences? Peut-il refuser de transmettre un message ou de prendre parti? Son désaccord est-il toléré? Peut-il sortir du triangle sans que son lien avec l'une des personnes soit menacé?


Lorsque cette liberté se rétrécit, la triangulation ne sert plus seulement à redistribuer une tension. Elle peut devenir une manière d'exercer une influence sur les relations elles-mêmes.


Dans certaines dynamiques marquées par un rapport de pouvoir important ou par du contrôle coercitif, cette mobilisation d'un tiers peut notamment contribuer à isoler une personne, à surveiller ses comportements, à faire circuler certaines informations ou à exercer une pression par l'intermédiaire d'autres relations. La triangulation n'est alors qu'un élément d'un ensemble plus large de comportements de contrôle, et elle doit être comprise dans ce contexte.


La question n'est donc plus seulement : « Qui est pris au milieu? »

Elle devient aussi : « À quoi la position de cette personne dans le triangle est-elle en train de servir? »


Quand les rôles organisent le rapport de force

Lorsque le troisième devient un allié dans le conflit, ce n'est pas seulement son soutien qui peut compter. La manière dont il en vient à percevoir les deux autres personnes peut également participer à l'organisation du rapport de force.


C'est à cet endroit qu'un autre modèle peut apporter un éclairage intéressant : le triangle dramatique de Stephen Karpman.


Karpman ne décrit pas la triangulation au sens de Bowen. Son modèle s'intéresse plutôt à trois positions relationnelles interdépendantes : Victime, Sauveur et Persécuteur. Chacune prend son sens par rapport aux autres. La position de Victime correspond à celle d'une personne qui se vit ou est perçue comme subissant la situation ou ayant besoin d'aide; la position de Sauveur, à celle de quelqu'un qui intervient pour secourir ou protéger; et celle de Persécuteur, à celle d'une personne perçue comme responsable du problème, de la menace ou de la souffrance.


Cette interdépendance des rôles devient particulièrement éclairante dans une triangulation traversée par un enjeu de pouvoir. Amener un tiers à prendre une position de Sauveur ne mobilise pas seulement son soutien : cela contribue aussi à organiser sa perception des deux autres personnes. L'une peut être davantage perçue comme celle qu'il faut protéger, l'autre comme celle contre laquelle il faut la protéger.


Le tiers n'entre donc plus simplement dans le conflit. Il peut être amené à entrer dans une certaine lecture du conflit, avec une place qui lui est implicitement attribuée et des positions correspondantes pour les deux autres personnes.


C'est aussi ce qui peut renforcer une alliance. Plus le tiers se sent appelé à défendre, protéger ou intervenir en faveur de l'un, plus sa relation avec l'autre risque d'être influencée par la position qui lui a été attribuée dans le triangle.


Ces rôles ne sont toutefois pas fixes. Dans le modèle de Karpman, ils peuvent se déplacer et s'inverser au fil des interactions. Le tiers qui occupait une position de Sauveur peut, par exemple, finir par se sentir pris au piège, utilisé ou attaqué et se retrouver dans une position de Victime. S'il cesse ensuite de soutenir celui qu'il protégeait, il peut à son tour être perçu comme Persécuteur.


Le rapport de force peut ainsi se transformer sans que le triangle disparaisse nécessairement : les personnes changent de position, mais continuent d'être définies les unes par rapport aux autres à l'intérieur de la dynamique.


Il faut néanmoins conserver une distinction essentielle : les rôles de Karpman sont des positions dans un modèle relationnel. Ils ne permettent pas de déterminer qui est réellement victime ou responsable d'une situation. Une souffrance peut être réelle, tout comme peuvent l'être une asymétrie de pouvoir, de la violence ou des comportements de contrôle. Le modèle ne doit donc pas servir à mettre toutes les personnes sur un pied d'égalité lorsqu'elles ne le sont pas dans la réalité.


Quand le troisième est un enfant

Lorsque la personne prise au milieu est un enfant et que les deux autres sont ses parents, les enjeux prennent une dimension particulière.


Un enfant ne dispose pas de la même liberté qu'un adulte pour se retirer d'une dynamique relationnelle, refuser d'y participer ou prendre de la distance. Il dépend des adultes qui prennent soin de lui et se construit à l'intérieur de relations familiales qu'il n'a pas choisies. Le rapport de pouvoir est donc nécessairement asymétrique.


Dans ce contexte, être exposé au conflit entre ses parents peut déjà être éprouvant. Mais la situation devient différente lorsque l'enfant est lui-même entraîné dans ce conflit : lorsqu'il sert de messager ou de confident, qu'il est appelé à prendre position, qu'il reçoit des informations qui le placent au cœur du différend ou qu'il sent que sa proximité avec un parent affecte sa relation avec l'autre.


Ce qui est alors en jeu dépasse la simple recherche d'un accord. L'enfant peut se retrouver à tenter de préserver deux liens importants alors que ce qui lui permet de rester proche de l'un semble avoir un coût dans l'autre.


C'est dans ce type de contexte qu'un conflit de loyauté peut émerger. L'enfant peut chercher à s'adapter aux attentes, aux réactions ou aux besoins des adultes qui l'entourent tout en essayant de préserver ses propres liens avec chacun d'eux. Selon la dynamique familiale, cette position peut devenir particulièrement difficile lorsqu'il dispose de peu d'espace pour exprimer une perception différente ou demeurer libre dans sa relation avec chacun de ses parents.


Elle avait répondu autrement la prochaine fois qu’on lui avait demandé de transmettre quelque chose. « Je pense que ce serait mieux que tu lui en parles directement. » La phrase était simple. Ce qui avait suivi l’était moins. Elle avait eu envie de revenir en arrière, d’adoucir, d’expliquer ce qu’elle voulait dire. Elle ne l’avait pas fait. Le soir, elle avait pensé longtemps au silence laissé derrière sa réponse.


Il avait commencé par ne plus poser certaines questions. Puis il avait cessé de commenter chaque fois que la conversation revenait vers l’autre. Cela avait créé une distance qu’il n’avait pas prévue. Pendant quelques jours, il s’était demandé s’il était en train d’abandonner quelqu’un. Puis une autre question était apparue : depuis quand était-ce à lui d'essayer d'arranger ce qui se passait entre eux?


Pourquoi est-il parfois si difficile de quitter le milieu?

Il existe une limite particulièrement difficile à reconnaître lorsque nous sommes pris au milieu : nous n'avons pas le pouvoir de résoudre la relation des deux autres à leur place.


Nous pouvons expliquer, nuancer, transmettre, apaiser, soutenir ou tenter de rapprocher. Nous pouvons modifier notre propre manière d'être en relation avec chacun. Mais ce qui se passe entre deux autres personnes leur appartient ultimement.


Reconnaître cette limite peut être à la fois libérateur et déstabilisant. Car agir en conséquence signifie souvent cesser de remplir certaines fonctions que nous avions commencé à occuper dans le triangle : ne plus transmettre les messages, ne plus tenter de convaincre l'un de comprendre l'autre, ne plus chercher à réparer leur relation ou accepter de ne pas prendre la position qui est attendue de nous.


Or, une dynamique relationnelle ne se réorganise pas nécessairement sans résistance.


Dans une perspective systémique, les relations tendent à développer des modes de fonctionnement relativement stables. Même lorsqu'un équilibre est inconfortable, certaines façons d'interagir et certaines positions peuvent devenir familières. Lorsqu'une personne commence à agir autrement, ce changement peut susciter des réactions susceptibles de réinstaller les habitudes relationnelles antérieures.


Sortir du milieu peut donc provoquer exactement ce que nous cherchions jusque-là à éviter : davantage de tension.


La personne que nous soutenions peut se sentir abandonnée. Celle avec laquelle notre relation s'était fragilisée peut ne pas nous faire confiance immédiatement. Notre refus d'intervenir peut être interprété comme de l'indifférence, de l'égoïsme ou une prise de position. Et si notre appartenance au lien semblait dépendre, même implicitement, de la place que nous occupions, une crainte plus profonde peut apparaître : si je cesse de jouer ce rôle, est-ce que je risque de perdre la relation?


C'est ce qui rend la sortie du triangle si paradoxale.


Lorsque le conflit appartient aux deux autres, nous désengager de la fonction que nous y occupions peut nous permettre de retrouver davantage de liberté dans nos propres relations. Mais c'est aussi précisément ce changement qui peut déstabiliser l'équilibre qui s'était construit autour de notre participation.


Sortir du milieu ne signifie donc pas nécessairement faire disparaître la tension. Il faut parfois d'abord accepter de ne plus être celui ou celle qui tente de la résoudre.


Et souvent, c'est au moment même où nous commençons à reprendre cette place que nous découvrons à quel point notre corps avait appris à anticiper ce qu'il pouvait en coûter.


Elle avait remarqué le resserrement avant même de savoir ce qui l’avait provoqué. Une tension dans le ventre, la respiration un peu plus courte, puis cette impression familière de devoir faire attention. Parfois, il suffisait d’un silence ou d’un changement dans le ton d’une voix. Rien n’avait encore été demandé. Pourtant, quelque chose en elle semblait déjà se préparer.


Il avait commencé à reconnaître cette tension qui apparaissait lorsque certains sujets revenaient dans la conversation. Sa mâchoire se serrait légèrement, ses épaules se raidissaient et son attention devenait plus vive. Il écoutait alors autrement, attentif au prochain mot, à la prochaine réaction. Parfois, il remarquait seulement après coup à quel point il avait été sur ses gardes.


Ce que le corps sait parfois avant nous

Nous pouvons comprendre qu'un conflit ne nous appartient pas. Savoir que nous ne pouvons pas le résoudre à la place des autres. Décider de ne plus transmettre les messages, prendre parti ou tenter de rétablir l'équilibre.

Et pourtant, au moment d'agir autrement, quelque chose peut se resserrer à l'intérieur.


Une conversation approche et le ventre se noue. Le téléphone sonne et une tension apparaît avant même de savoir ce qui sera demandé. Nous hésitons avant de répondre à un message. Nous cherchons les bons mots, ressentons l'élan de nous expliquer davantage ou éprouvons soudainement le besoin de rassurer l'autre.


Ces réactions ne signifient pas nécessairement qu'un danger est présent. Elles peuvent refléter l'anticipation de conséquences que nous avons appris, au fil de nos expériences, à associer à certaines interactions : une déception, une confrontation, une prise de distance, une rupture du contact ou simplement une tension devenue familière. C'est ici que, dans la perspective du Somatic Experiencing®, porter attention à notre expérience peut apporter un éclairage intéressant.


Notre expérience relationnelle ne se construit pas uniquement à travers ce que nous pensons d'une situation. Elle comprend aussi ce que nous percevons, anticipons et ressentons lorsque nous sommes en présence de l'autre. Le ton d'une voix, un silence inhabituel, une expression du visage ou certains mots peuvent suffire à mobiliser une réaction avant même que nous ayons eu le temps de réfléchir consciemment à ce qui se passe.


Porter attention à notre expérience, c'est aussi remarquer ce qui se passe en nous en réponse à ce que nous percevons. Une tension qui monte, un resserrement, une envie urgente de réparer, le besoin de rassurer ou la crainte de déplaire peuvent devenir des informations à accueillir plutôt que des instructions auxquelles nous devons immédiatement obéir.


Lorsque nous avons longtemps tenté de préserver un équilibre relationnel, nous pouvons ainsi devenir particulièrement attentifs aux signes qui nous indiquent qu'il risque de se modifier. Nous remarquons rapidement ce qui semble déplaire, éloigner ou augmenter la tension, et l'élan d'apaiser, de nous ajuster ou de revenir à notre ancienne position peut apparaître presque spontanément.


C'est l'un des paradoxes de la sortie du triangle : une nouvelle façon d'agir peut être plus juste pour nous tout en étant, au départ, moins familière pour notre organisme.


Le malaise qui apparaît lorsque nous cessons de jouer notre rôle habituel ne signifie donc pas nécessairement que nous faisons fausse route. Mais il ne constitue pas non plus une preuve que notre perception de la situation est exacte. Il peut plutôt devenir une information à observer : qu'est-ce que j'anticipe en ce moment? Qu'est-ce que j'ai envie de faire pour diminuer cette tension? Et est-ce que cet élan me ramène automatiquement dans le triangle?


Cette attention peut créer un peu d'espace entre ce que nous ressentons et ce que nous choisissons de faire.


Car retrouver une marge de manœuvre ne demande pas nécessairement de ne plus ressentir la peur de perdre le lien. Cela peut commencer par apprendre à reconnaître cette peur sans lui laisser décider, à elle seule, de la place que nous devons occuper.


Retrouver sa place sans perdre le lien

Une relation se construit entre deux personnes.


Sortir du milieu peut commencer par revenir à cette simplicité : la relation que j'entretiens avec une personne se construit entre elle et moi. Celle que j'entretiens avec l'autre nous appartient également. Et la relation qui existe entre ces deux personnes leur appartient.


Nous pouvons aussi être en relation avec quelqu'un sans devoir adopter sa relation à l'autre.


Et peut-être que se différencier commence là : non pas en devenant indifférent à ce que vivent les autres, mais en retrouvant suffisamment de stabilité à l'intérieur pour demeurer en relation sans devoir porter ce qui appartient à leurs relations.


Il ne s'agit pas de devenir neutre à tout prix. Certaines situations demandent de prendre position, particulièrement lorsque la sécurité ou l'intégrité d'une personne est en jeu. Il ne s'agit pas non plus de garantir que tous les liens seront préservés. Nous ne possédons pas ce pouvoir.


Mais nous pouvons progressivement retrouver la responsabilité de la place que nous occupons.


Qu'est-ce qui appartient à leur relation? Qu'est-ce qui appartient à la mienne avec chacun d'eux? Et qu'est-ce qui m'appartient à moi?


Sortir du milieu ne signifie alors plus nécessairement s'éloigner des personnes.

Cela peut signifier revenir vers chacune d'elles autrement : sans porter leur conflit, sans devoir choisir à leur place ce que leur relation devrait devenir et sans laisser leur tension définir entièrement la nôtre.


Se différencier ne signifie pas perdre le lien. C'est parfois ce qui nous permet de retrouver la liberté d'être véritablement en relation.


Elle vit le nom apparaître lorsque son téléphone vibra sur la table. Immédiatement, l’ancien mouvement revint : le ventre qui se serre, les mots qui commencent déjà à se préparer. Cette fois, elle attendit. Pas longtemps. Juste assez pour sentir ses pieds contre le sol et retrouver un peu d’espace. Puis elle répondit. Elle ne savait pas encore ce que deviendraient leurs relations, mais elle savait un peu mieux depuis quelle place elle voulait y entrer.


Il les revit alors que rien n’était vraiment réglé entre eux. Il le remarqua presque avec surprise. Pendant longtemps, il avait imaginé que sa propre tranquillité dépendrait du jour où leur conflit prendrait fin. Ce jour-là, il parla avec l’un. Plus tard, avec l’autre. Deux conversations différentes. Et, pour la première fois depuis longtemps, il ne chercha pas à les réunir dans sa tête.


Ils n’avaient pas trouvé la manière de faire disparaître les tensions des autres. Ils avaient trouvé quelque chose de plus modeste : une frontière entre écouter et porter, un espace entre aimer et choisir un camp, la possibilité de laisser à chaque relation son histoire, ses responsabilités et ses limites. Ils pouvaient encore être touchés, encore hésiter, encore sentir parfois l’ancien mouvement les ramener vers le milieu. Mais le milieu n’était plus la seule place depuis laquelle être en lien.



Note — Cet article propose une réflexion somatique et psychoéducative destinée au grand public. Il ne constitue pas un diagnostic, une psychothérapie ni un avis clinique individuel, et ne remplace pas l’accompagnement d’un professionnel de la santé ou des services sociaux lorsque celui-ci est requis.


 


Être pris au milieu peut nous amener à porter une tension qui ne nous appartient pas, tout en mobilisant fortement nos propres réactions. Une approche attentive au corps, au système nerveux et à la relation à soi peut aider à mieux comprendre ce qui se passe en nous et à retrouver progressivement davantage de marge de manœuvre.






Si ces réflexions sur la triangulation et les épreuves de loyauté résonnent avec ce que vous vivez, vous pouvez recevoir les prochains articles du Fil Invisible™ et continuer à explorer les dynamiques relationnelles et ce qu’elles peuvent mobiliser en nous, à votre rythme.






Lorsqu’on a longtemps occupé une place au milieu des tensions ou des relations des autres, il peut être difficile de retrouver ses propres repères. Un accompagnement peut offrir un espace pour porter attention à ce qui se mobilise dans le corps, mieux reconnaître ses réactions et retrouver progressivement davantage de liberté dans la façon d’être en relation.



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